Chapitre 11: Heures de colle

11. Heures de colle

Dernier week-end des vacances

— Allez, viens! Ne sois pas stupide, tu ne vas quand même pas rester chez toi à te morfondre! Tout est arrangé! Ophélie est entre de bonnes mains et ton père a dit qu’il sortait.

— Ouais, mais imagine qu’il rentre entre temps et qu’il ne me trouve pas… j’suis morte de trouille!

— J’sais, mais faut prendre des risques dans la vie, m’a convaincue Julie.

Postée devant chez moi, elle attendait que je sorte. J’ai enfilé ma veste en jean et mes ballerines puis nous sommes allées manger des pizzas chez Rémi. Christophe et Alice nous ont rejoints, pour ma plus grande déception. Agacée par leur présence, je n’arrêtais pas de me mordiller les lèvres. Une fois les boissons avalées et les pizzas dégustées, les esprits se sont échauffés. Alice a proposé un jeu : Audace ou Vérité. Elle a sorti son smartphone sur lequel il y avait l’application du jeu en groupe. Julie a tapé le nom des gars qui participaient : Rémi et Christophe; contre nous, les trois filles. Hop! La roue sur le GSM a tourné. En choisissant ACTION, Christophe a dû boire cul sec un verre d’alcool fort. Les gages se sont enchaînés. Julie a été contrainte de un strip tease, tandis qu’Alice a fait le baiser le plus long à Rémi: 5 minutes 56 secondes. Le tout était filmé bien sûr. Ensuite, Julie a montré ses fesses à Christophe qui a dessiné un smiley dessus.

Bonjour l’ambiance!

Lorsque mon tour arrivait, je choisissais toujours VÉRITÉ, mais au dernier tour, Alice m’a imposé une action. Je devais choisir entre envoyer une photo de moi en sous-vêtements à trois mecs choisis par Alice ou les appeler pour leur dire que je voulais coucher avec eux. J’ai refusé, mais les autres ont insisté, me menaçant de faire pire si je ne le fléchissais pas. Sous la pression de mes pairs, j’ai cédé. Pourquoi étais-je venue? J’étais censée m’amuser et là ça prenait une mauvaise tournure!

smartphonecamille

Les deux premiers garçons que j’ai appelés, je m’en fichais un peu malgré tout. J’ai récité le texte pour en finir avec. Mais le dernier mec que je devais contacter était monsieur Duchemann. Notre professeur nous avait donné son numéro de portable en cas de besoin. J’ai contesté mais déjà Alice avait composé le numéro. Le téléphone a sonné et Rémi a mis sur haut-parleur. Notre professeur a décroché, sa voix était cassée et grave, nous l’avons sûrement réveillé. Comme je refusais encore de poursuivre le gage, Alice m’a arraché le portable des mains et a parlé à ma place :

— Allô monsieur Duchemann, c’est Camille Mussard. Je voulais juste vous dire que je fantasme sur vous tous les soirs.

Elle a simulé un orgasme, avant de raccrocher aussitôt et d’éclater de rire.

— Non, mais t’es cinglée! ai-je crié. j’étais hors de moi.

— Oh, ça va! C’était pour rire, a-t-elle répondu, l’air détendu

Me sentant humiliée, j’ai pris mes affaires et je suis partie illico, peu importaient l’heure tardive et les kilomètres qui me séparaient de chez moi.

Lundi 26 janvier 2009

Dans les couloirs, les élèves étaient bruyants. On entendait les filles rigoler, les garçons siffler. Je redoutais le cours avec monsieur Duchemann, ne sachant pas ce qu’il allait dire au sujet du coup de fil. Mais quand la cloche a sonné, nous sommes entrés en classe en silence et notre professeur a commencé à enseigner, comme si de rien n’était.

Derrière moi, Alice murmurait des insanités à mon sujet.

— Eh bien, je ne l’imaginais pas comme ça! Comme quoi, les plus sages sont toujours les plus délurées, a lâché Serge, un des garçons que j’avais appelé.

— Mais de quoi vous parlez? a demandé Julie un peu inquiète.

— Eh bien, de ta copine Camille. Tu n’as pas vu le post sur les réseaux sociaux? a répliqué fièrement Alice.

— Ce n’est pas vrai? T’as pas fait ça? ai-je commencé à paniquer.

— On te voit qui appelle les mecs pour leur proposer de coucher avec toi, a ajouté Serge.

— Tu sais bien que c’était qu’un fichu gage. Ton gage! ai-je crié à Alice.

Monsieur Duchemann s’est retourné avec inquiétude dans ma direction, me commandant de me calmer.

— Je te déteste, Alice! Va te faire…

— Mademoiselle Mussard, veuillez vous ressaisir, m’a encore ordonné Mr Duchemann.

— Alice n’est qu’une menteuse, elle a tout inventé et…

— Ça suffit! a-t-il sifflé.

— Non! Vous aussi, allez vous faire… Je me suis arrêtée juste avant de finir mon juron.

Avant que je n’ai pu réaliser la portée de mes paroles, je l’avais insulté devant toute la classe. Mon professeur m’a demandé de sortir de la salle et de l’attendre dans le couloir. Je suis sortie en claquant la porte avec rage, mais je n’ai pas attendu dans le couloir, je me suis plutôt rendue aux toilettes. En proie à la colère et à la panique, je pleurais et tapais des poings sur la porte. Mr Duchemann est arrivé. A la fois fâché et inquiet, il se tenait au pas de la porte.

— Camille, je suis déçu de votre attitude. J’ignore ce qui vous met dans cet état-là, mais je ne peux tolérer un tel comportement en pleine classe. Vous serez collée mercredi après-midi.

— Mais ce n’est pas juste! ai-je lancé en ouvrant la porte.

— Retournez en cours dans le silence et le calme, sinon je serai contraint de vous envoyer chez le CPE, est-ce bien clair?

— Très clair! ai-je répondu avec provocation.

Les yeux des autres élèves rivés sur moi, j’ai plongé la tête dans mes cahiers. Alice n’a pas cessé de rigoler derrière mon dos, tandis que Julie me jetait des regards de compassion. Contre elle aussi j’étais fâchée. Elle ne m’avait pas protégée. N’était-ce pas ce que sont censés faire vos amis? Vous protéger? Et puis, c’est elle qui m’avait embarqué là-dedans. «Faut prendre des riques dans la vie», elle avait dit. Tu parles? Voilà où cela m’avait menée, les risques! Je m’en serais bien passée.

Dès que le cours s’est terminé, j’ai été la première à sortir pour vérifier mon compte Facebook sur mon smartphone. Alice avait dit vrai. Elle nous avait filmés à notre insu pendant le jeu et avait posté la partie de la vidéo concernant mon gage. Je l’ai aussitôt supprimée. Les pensées fusaient dans ma tête. Ma réputation était faite à présent. La vidéo avait fait pratiquement tout le tour du lycée et Alice s’était arrangée pour la partager à plusieurs de ses potes qui à leur tour avaient fait de même. Qu’allais-je faire? Ma propre vidéo pour démentir ces idioties? J’étais répugnée de voir comment on pouvait détruire aussi facilement la vie des autres. N’y avait-il rien de mieux à faire? Je me sentais prise au piège, je ne pouvais rien dire à papa qui ne savait pas que j’étais sortie ce soir-là. Un SMS de Julie m’a sortie de mes sombres idées:

Té où?

               O toilettes

Viens! ne laiss pa 7 peste gagner!

Je suis retournée en cours à grand-peine et j’ai tenté de garder la face pour le reste de la journée.

Mercredi 28 janvier 2009

Ce n’était pas juste! J’étais collée pendant deux heures ce mercredi après-midi avec Mr Duchemann qui avait le don de me tomber dessus sans arrêt. Alors que je me présentais au bureau de la vie scolaire, mon bourreau m’a saluée de la main pour me montrer où se trouvait ma salle de colle. La classe, maintenant vide, ne sentait plus la transpiration des élèves de ce matin. Une fois que je me suis assise, mon professeur m’a tendu une feuille avec des questions de réflexion en guise de punition. J’avais envie de lui cracher ma haine à la figure, mais je suis restée silencieuse. Il m’agaçait au plus haut point. Il devait sûrement croire que je l’avais appelé et que je fantasmais sur lui, c’est vrai qu’il était bel homme mais ce n’était pas moi qui l’avais contacté. Pendant que je potassais, il tournait les pages de mon carnet, regardant sûrement mes notes peu brillantes. J’étais tellement concentrée, que je ne l’ai pas vue qui s’avançait vers moi.

— Alors, en avez-vous terminé avec les questions?

— Pas vraiment, ai-je répondu froidement.

Il s’est assis sur le bord de la table et m’a regardée dans les yeux:

— Camille, je vais vous parler franchement. Je n’ai pas du tout apprécié votre attitude de lundi.

Pour réponse, j’ai haussé les épaules.

— Je ne vous ai jamais vue dans cet état. Tout va bien?

— Oui et de toute façon, qu’est-ce que ça peut vous faire?

Il s’est mis à me tutoyer et à me parler d’une voix qui se voulait plus apaisante.

— En es-tu sûre? Ce n’est pas ton genre de te mettre dans cet état!

Il n’y avait pas de bruit à l’extérieur, pas d’élèves qui déambulaient dans le couloir, personne qui pourrait interrompre la conversation, aucune échappatoire. Je devais lui fournir une explication au plus vite.

— C’est à cause d’Alice! ai-je commencé, laissant poindre mon énervement.

— Ton attitude ne doit pas dépendre des actions des autres, elle ne dépend que de toi.

— Ce n’est pas juste que vous preniez sa défense! lui ai-je lancé en le foudroyant du regard.

— Tu es en colère contre moi, tu en as le droit mais ton comportement en classe l’autre jour n’était pas responsable.

Il s’est levé, a pris une chaise et s’est assis en face de moi.

— Que s’est-il passé pour que tu t’énerves comme ça? m’a-t-il interrogé l’air soucieux. Vas-y, balance- moi tout ce que tu as sur le cœur.

— Vous avez pris SA défense. C’est injuste. Et vous me tombez toujours dessus, j’en ai ma claque. Ce n’est pas MOI qui vous ai appelé dimanche soir!

— Ah, ce fameux appel!

— J’vous jure que ce n’est pas moi, ai-je répondu rouge de honte et sur la défensive.

— Eh bien calme-toi, je te crois.

— Me voilà rassurée. Je n’ai pas enregistré votre numéro quand vous l’avez donné en cours. C’est Alice qui s’est fait passer pour moi. On faisait ce jeu débile, Action ou Vérité et ils m’ont obligée à appeler trois mecs pour leur dire que je voulais coucher avec eux. J’ai tout de suite refusé, puis ils ont dit que mon gage serait pire, si je ne le faisais pas. Alors j’ai paniqué, j’ai cédé, j’ai appelé les deux premiers garçons. Ensuite, quand Alice m’a dit de vous appeler, j’ai refusé et c’est là qu’elle s’est foutue de moi, elle vous a appelé en se faisant passer pour moi.

— Je comprends que ça ait pu t’énerver, a-t-il concédé, d’un air compatissant.

— Le pire, c’est qu’elle m’a filmée en train d’appeler les gars et qu’elle a posté la vidéo sur le net. Ça a fait le tour du lycée. La honte! Maintenant, j’ai la réputation d’être une fille qui couche à tout-va. Et pour couronner le tout, c’est moi que vous avez collée! C’est dégoûtant!

— Pourquoi ne pas m’avoir expliqué tout cela, lundi, après les cours? m’a-t-il demandé.

Les yeux larmoyants et le cœur rempli de colère, je lui ai répondu:

— Je ne sais pas. Franchement, je vous en veux de ne pas avoir pris ma défense.

— Camille, tu m’as insulté je te le rappelle! Tu n’as pas d’excuse pour ton comportement. Pour Alice, crois-moi que je vais m’occuper de son cas dès demain. Et en ce qui te concerne, ne laisse pas la rancœur te ronger comme cela.

— Mais c’est plus facile à dire qu’à faire! ai-je sifflé toujours en colère.

— Oui, mais c’est un choix. En restant blessée et énervée, tu montres à Alice qu’elle a gagné. Marche fièrement, montre-lui qu’elle a été stupide et que ça ne t’a même pas atteint. Le plus dur n’est pas d’être humilié, mais de ne pas se relever.

Les larmes roulaient sur mon visage. Mon professeur m’a tendu un mouchoir et a placé sa main sur mon épaule.

— Je ne prenais la défense de personne. J’ai seulement usé de mon autorité pour rétablir l’ordre dans ma salle de cours. Tu as dépassé les limites en m’insultant et si j’avais laissé passer ça, j’aurais perdu la face devant tes camarades de la classe et vous ne m’auriez plus jamais respecté. Qu’aurais-je dû faire, d’après toi?

— Vous avez raison, mais je n’aurais pas dû être la seule à payer cet après-midi!

— Ce sera vite réparé. Tant que je serai prof, je ne permettrai pas qu’on se croit permis d’humilier impunément une autre élève.

Il m’a souri tendrement. Ses yeux ne me jugeaient pas. Ils ne me foudroyaient pas avec colère mais remplissaient mon coeur d’estime et de courage. J’ai baissé la tête, honteuse d’avoir pensé qu’il me détestait. Il m’a demandé de rédiger un rapport sur ce qu’Alice m’avait fait subir. Dès le lendemain, entre midi et deux, j’ai été convoquée chez le CPE avec mon professeur et Alice, en présence des parents de cette dernière. Mr Duchemann leur a d’abord parlé de ma mauvaise conduite en cours, puis il leur en a donné les raisons et leur a montré la vidéo diffusée sur le réseau social.

Les parents d’Alice n’en revenaient pas de l’attitude de leur fille. Alice a reçu une gifle de son père devant nous tous et elle a été exclue du lycée pendant deux jours. Par ailleurs, une réunion a été organisée dans le réfectoire par le proviseur qui a expliqué qu’il ne tolèrerait pas ce genre d’attitude dans son lycée, ce qui a calmé tout le monde. Il n’a pas cité de nom, mais tous savaient qu’il s’agissait d’Alice. Certains m’ont traitée de balance, mais je m’en fichais car maintenant, je savais que j’avais la faveur de mes professeurs et surtout, quelqu’un veillait sur moi.

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